Regards de Peintres

Regards de Peintres, Gérard Vincent En 1996, à l’occasion de l’installation de son égomusée, Gérard Vincent publia un catalogue présentant près de cinquante oeuvres, « Regards de Peintres« ,  dans lequel il écrit ce texte:

Dürer trouvait dans la diversité phénoménale des plantes, des animaux, des hommes – ce que les chinois appellent « les dix milles choses de la vie » dont il convient de s’accommmoder »-, la preuve de l’existence de Dieu. Je n’en tire pas cette « preuve » mais reste fasciné par la diversité des visages: nous sommes près de six milliards à ramper sur cette petite boule et – les jumeaux monozygotes exceptés – n’existent pas deux visages identiques. Bien plus, tout visage mute d’une seconde à l’autre. Quelle prétention de vouloir le « fixer » dans un de ses « instants »… nous informant de ses autres « instants », donc, non de sa « personnalité » (en étrusque « personna » veut dire le « masque »), mais de son identité.

J’ai peint des centaines de portraits, souvent refusés (« ce n’est pas moi », « ce n’est pas mon enfant »); parfois acceptés avec courtoisie et remisés; rarement accueillis avec enthousiasme. C’est pourquoi, ces toutes dernières années, j’ai fait de nombreux portraits d’expressionnistes allemands de l’après première guerre mondiale. (Ma préférence se porte sur la peinture du Nord. Je préfère Dürer aux « trois grands » – Raphaël, Michel-Ange, Léonard, ses quasi-contemporains-, sans dire pour autant qu’il leur est supérieur; c’est subjectif). Ces artistes sont partis pour le « front », réticents ou la fleur au fusil. Auguste Macke et Franz Marc y ont laissé leur vie. Les survivants restèrent obsédés par cette tuerie organisée, réglementée, incompréhensible pour les jeunes d’aujourd’hui qui ne cessent de voir à l’écran de télévision Kohl, Mitterand et Chirac, la main dans la main, le sourire médiatique aux lèvres. Ces peintres firent des oeuvres dénonciatrices, non seulement de cette horreur, mais également de la société qui l’avait générée et qui, elle, lui survit avec ses banquiers, ses bien-pensants, ses prostituées. Mais il leur parut inutile, pléonastique de se déguiser en rapins contestataires. Qu’il s’agissent d’Otto Dix, de George Grosz, de Kurt Schwitters, d’Ernst Ludwig Kirchner- pour n’en prendre que quelques uns – c’est dans le regard et non dans leur vestème qu’on décèle l’horreur de ce qu’ils ont vu et vécu.

J’ai donc cherché des photographies permettant de perce-voir le regards de ces peintres, des photographies aussi banales que possible. Ce mot « regard » -comme tant d’autres- est polysémique, avec un sens passif et un sens actif. « Il a un beau regard », c’est la surface des choses. Le regard d’Emil Nolde est une pénétration.

Peindre, exposer des portraits en 1996, quelle provocation ! Et les peindre sans les déformer -les reformer- comme Francis Bacon, sans les cubiser, comme Picasso, quelle insolence ! Réactionnaire ou réactionnel ? Pour qui se prend cet obscur Gérard Vincent ?

Louis Altusser écrivait avec beaucoup de simplicité: « l’herméneutique du soupçon doit conduire à une lecture symptômale de Marx ». Si l’on tient la peinture pour une herméneutique du réel, on peut avancer que le portrait nous conduit au plus profond de l’identité, souvent masquée, déformée, contournée par la personnalité.

A ces « regards de peintres », j’ai ajouté ceux de quelques « notoriétés » évoluant dans d’autres « champs ». Quelques autoportraits aussi, car ce genre est le terrain d’une liberté absolue: inutile de maximiser les minima, comme l’exigeait le « portrait de convenance » auquel Mme Vigée-Lebrun s’adonna avec les précautions -et le talent- que l’on sait. Aucune ride n’échappe à la vigilance de l’autoportraitiste. Rembrandt nous relate ainsi son cheminement vers la mort, notre seule certitude. J’expose également quelques dames dénudées pour distraire le visiteur potentiel, lui rappeler des souvenirs ou l’inciter à des projets. Pour tenter de satisfaire les âmes austères, je donne à voir quelques images bibliques, étant un lecteur assidu de ce livre. Au visiteur, quelques statues sont proposées dont le décryptage aurait ravi le Docteur Lacan.

Je ne suis pas influençable. Le succès de Joseph Beuys ne m’incite pas à suspendre son slip sur une cloison; le triomphe des « installations » ne me conduit pas à entasser des chocolats -ou des préservatifs, peu importe- sur de vastes espaces.

Je fais ce qui me plaît en dehors des modes. Soit. Mais reste la questions des questions: ai-je du talent ? J’en doute, et j’aime le doute qui ressortit au savoir et non à la croyance. Me promenant dans mon atelier ou dans mon « Egomusée » -un appartement où sont accrochées une soixante d’oeuvres, que personne ne visite, sauf quelques amis se conformant aux codes de courtoisie- tout dépend de mon « humeur ».  Certains jours, je suis sans espoir et pense -comme Bonnard-: « Je m’adonne à une activité périmée ». Si « la fin de la peinture est une délectation », selon l’affirmation de Poussin, je suis mal parti. Je tente de me rassurer par ce propos encourageant d’Apulée: « Ignores-tu qu’il n’est rien pour l’homme de plus digne d’être contemplé que sa figure » ?

Gérard Vincent

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